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Auteur Sujet: Transcendance  (Lu 636 fois)

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SonOfKhaine

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Transcendance
« le: 26 Juin 2010 à 17:23:46 »

Un trèèès vieux projet que je viens de me décider à concrétiser. Seul Victor en a lu une bribe que j'ai d'ailleurs poubellisée entre temps. Comme indiqué en sous-titre, ça peut sembler assez conceptuel, malgré le fait que ce ne soit au final pas si complexe que ça. Il me semble que c'est relativement original, mais comme tout, ça a sans doute déjà été fait.

La narration est non-linéaire et les points de vue multiples, mais "je" correspond toujours au même personnage, et j'indique la date au début de chaque passage.

(les petits malins remarqueront des similitudes entre ce début et le début d'un autre de mes projets. En effet, le petit élément qui est à la base de chacun des deux est commun, mais tout le reste est différent)


Le Donjon – janvier 1704


   Encore cette salle, cette salle morne et complexe, à l’architecture incompréhensible et illogique. Ces grilles, ces escaliers, ces piliers, sans raison d’être, sans utilité, sans beauté. Cet endroit est terrifiant, non pas parce qu’il m’effraye, mais justement parce que je ne parviens pas à me défaire d’un certain sentiment de réconfort en le voyant. Je reste là, longtemps, terré dans un coin arrondi, terrassé. Puis, parfois, j’explore ce dément maelström de colonnades et de ponts, cherchant en vain… Cherchant quoi ? Je n’ai jamais réellement su. Peut-être l’apprendrai-je un jour, mais j’en doute. Ce qui ne m’empêche pas de continuer. De toute façon, je n’ai pas le choix.
   Ces pierres rouges, agencées de manière irrégulière, forment chaque mur, chaque arcade, taillées avec plus ou moins de finesse et assemblées à sec, sans mortier. Ou du moins sans qu’il soit visible. À vrai dire je n’en sais rien, j’ai même l’impression que le rouge tire vers le brun. Ou le gris. La seule chose dont je puisse être sûr, c’est qu’elles ne changent pas. Tout est toujours identique, mais mes sens virevoltants ne cessent de modifier la perception que j’ai de cette machinerie immobile.

   La herse est fermée, comme toujours. L’inverse serait étonnant, car il n’y a aucun moyen de l’ouvrir. Pourtant, je vais à chaque fois vérifier si elle est en place. Ses barres de fer, ou d’un autre métal, me paraissent parfois brûlantes, parfois glacées, mais leur température ne varie jamais. De toute façon, je ne les ai jamais touchées. Peut-être sont elles taillées dans la roche. La grille sert à bloquer l’accès à un vaste balcon pourvu de tables comprises dans la structure même de la plateforme, aux rebords décorés de motifs dorés indescriptibles, taillés sur la surface bombée du pourtour de pierre.
   Il me semble à présent qu’il s’agit de briques façonnées dans l’argile d’un lointain désert, où les fauves portent des masques de cuir, et au-dessus duquel les grands palmiers des oasis tirent des mélodies fantomatiques de leurs flutes d’os enroulées autour de leurs ailes menaçantes. Mais tout ceci n’est qu’illusion. La seule chose dont je sois sûr est que je me suis toujours trompé. Je marche. Je continue à avancer dans les mirages. Peut-être suis-je toujours au même endroit. Je me cache.
   Le sol est poussiéreux comme un puits asséché rempli de dents de serpents et peint sur toute sa hauteur de fresques sanglantes, figurant un rituel étrange basé sur la destruction de crânes d’ancêtres. Ou alors des dauphins étranglés. Je me relève et continue à ramper avec plus d’ardeur. Les étoiles brillent dans le ciel, bien que voilées par des démons chevaucheurs de sangliers. Mon cri retentit partout.
   Le couloir zigzague, comme s’il avait trop bu de bave fermentée, avant de se figer dans un raidissement morbide alors que ses organes se rigidifient, que le fluide de ses veines fasse se craqueler ses vaisseaux pour se déverser de façon chaotique en lui-même et au-dehors, formant une croûte moite autour de son cadavre pour ensuite se dessécher elle aussi, emprisonnant dans son linceul macabre des centaines d’insectes s’agitant en vain.

   J’emprunte l’escalier qui va à droite. Finalement il repart sur la gauche, et redescend dans les profondeurs. Les rebords des marches sont usés par les dizaines de milliers de pas que je ferai en revenant ici deux cent vingt sept fois. Un korrigan joue avec mes cordes vocales, je crie : « Afin que tes serviteurs puissent chanter à gorge déployée tes accomplissements merveilleux, ôte le péché de leurs lèvres souillées ! », et m’écroule.
   Est-ce de la mousse ? De la moisissure au goût âcre, dont les exhalaisons mycétiques empliront ma bouche de l’odeur de la mort, dont les spores feront résonner le cri du corbeau dans mes poumons, avant de laisser mon sourire se tordre et se ternir de taches d’un gris violacé ?
   J’aperçois en bas du pont un passage que je n’ai jamais exploré. Continuant mon chemin et, m’étant servi des degrés inclinés pour ma catabase, je retrouve ma route dans d’interminables dédales aux murs nus, pour finalement déboucher, au bout de près d’une heure, là où je voulais arriver. Pourtant, la passerelle qui enjambe ma destination ne semble pas être celle que j’ai empruntée. Me suis-je trompé de chemin ? Ou alors mes yeux me trahissent-ils encore ? Rien n’est sûr, si ce n’est que tout est toujours identique.

   Des loups. Ils sont de retour ! Je sens leurs effluves ténébreux parvenir à mes narines, porteurs de tourments infinis et de vastes nuits dans les plaines orageuses, semblables à des vents chaotiques et dérangés claquant les portes des sanctuaires. Des hurlements silencieux jaillissent de leurs yeux rouges, je cours. Ils font demi-tour pour me poursuivre et se séparent en trois parties inégales. Ma fuite effrénée parmi ce labyrinthe de pierre rouillée m’entraîne dans des recoins insoupçonnés que je retrouve avec une crainte indicible, croisant la route d’idoles de pierre inclinées face au vide.
   J’avance sans relâche, tourne à droite, me baisse pour passer par un caniveau à sec et rampe longuement. Arrivé à ciel ouvert, je me relève enfin : encore cette salle, cette salle morne et complexe, à l’architecture incompréhensible et illogique. Ces grilles, ces escaliers, ces piliers, sans raison d’être, sans utilité, sans beauté. Cet endroit est terrifiant, non pas parce qu’il m’effraye, mais justement parce que je ne parviens pas à me défaire d’un certain sentiment de réconfort en le voyant. Je reste là, longtemps, terré dans un coin, terrassé. Puis, parfois, j’explore ce dément maelström de colonnades et de ponts, cherchant en vain… Cherchant quoi ? Je n’ai jamais réellement su. Peut-être l’apprendrai-je un jour, mais j’en doute. Ce qui ne m’empêche pas de continuer. De toute façon, je n’ai pas le choix.
   Rien n’a changé, tout est à l’identique. La herse est ouverte, et un groupe de bandits discute de manière bruyante et agitée. Ils se tournent dans ma direction. Épuisé, je dévale un escalier en colimaçon et me cache dans un angle. Les loups noirs m’ont rattrapé, ils sont là, me cherchent. Je n’ai plus la force de fuir à nouveau. Je reste ici, recroquevillé, et j’espère. Puis, parfois, j’explore ce dément maelström de colonnades et de ponts.
   De toute façon, je n’ai pas le choix.

   Encore cette salle…
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SonOfKhaine

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Re : Transcendance
« Réponse #1 le: 10 Juillet 2010 à 00:56:56 »

Le meurtrier – juillet 1703


   La diligence avançait de manière plutôt calme et régulière, autant que faire se pouvait malgré le chemin un peu rocailleux. Tout confort, en quelque sorte. Les banquettes de cuir rembourrées l’étaient on ne pouvait plus, et ce sans contestation possible. Le bois de la cabine était laqué et décoré avec goût - bref, je n’aurais pas vraiment pu rêver mieux. Mon voisin n’était guère ennuyant, et à vrai dire accomplissait parfaitement son rôle de compagnon de route idéal, à savoir qu’il dormait. Et sans ronfler.
   Il faisait nuit, d’où des difficultés à voir au travers du verre translucide mais légèrement irrégulier, qui prenait un charme tout baroque en déformant les ténèbres de la forêt environnante. Le cocher, quant à lui, exerçait son métier de manière très professionnelle. J’aurais eu du mal à me plaindre de quoi que ce fut.
   Après quasiment une heure à regarder dehors et à profiter du moelleux de ma position, je me décidai à prendre un repos plus concret. J’hésitai à enlever mes bottes pour m’y adonner avec davantage de facilité, mais par respect pour mon compagnon, je n’en fis rien. Me montrer pieds nus aurait eu quelque chose de dérangeant, d’autant plus que tant d’années d’apprentissage et de pratique effrénée de la bienséance en auraient été bafouées.

   Je me contentai de me mettre légèrement sur le côté pour tenter de trouver le sommeil, bercé par le rythme du claquement des sabots contre le sol. L’obscurité continuait à défiler derrière la vitre, comme un calme ruisseau coulant contre rocher affleurant au milieu de son lit, comme une plume glissant contre le papier en déposant délicatement son encre noire en un flot indistinct de silence et d’ombre.
   Difficile pourtant de m’endormir, mais je n’étais pas réellement pressé. Le confort de la banquette suffisait à récompenser mon attente, après tout. J’avais jusque là pensé qu’il valait mieux pouvoir se satisfaire de peu, sans oublier d’apprécier pleinement les occasions plus garnies. Toujours était-il que je me trouvais assis à l’arrière d’une diligence, en tentant de m’assoupir sans parvenir à faire davantage que somnoler - ce qui n’était pas si mal en soi.
   Il me sembla alors sentir l’attelage ralentir petit à petit. Une raison suffisante pour remettre légèrement mes sens en éveil, mais pas assez pour me détourner de mon but principal, la recherche du sommeil. J’entrouvris toutefois les yeux lorsque la voiture s’arrêta. Bien que patient de nature, j’étais relativement pressé d’arriver, et voulus savoir ce qui incitait le cocher à agir ainsi. J’entrepris donc de récupérer lentement de revenir des frontières de la conscience, à la suite de quoi la porte opposée s’ouvrit.

   Je crus reconnaître la silhouette du cocher dans l’embrasure, éclairée par la lueur diffuse de la lune, et lui demandai la raison de cette pause.
   « Pourquoi donc nous avez-vous arrêtés ? », le questionnai-je. Il resta là, sans me donner de réponse, puis sortit un objet de sa poche. Je l’identifiai à son léger cliquetis comme étant une montre. Il la brandit vers moi d’un geste mécanique, négligeant mon voisin, puis dit d’une voix rauque : « Wendigo te veut ». Le rictus imprimé sur son… sa…
   Cette expression restera pour toujours gravée dans ma mémoire. Pris d’une soudaine horreur, j’attrapai la poignée de la portière. Son contact glacé me rassura un instant, avant qu’il n’entre dans le compartiment et que je ne le quitte. Je sortis en faisant quelques pas, à reculons. Le voir jaillir hors de la diligence d’un air prédateur suffit à me convaincre de m’emparer de mon pistolet et de l’amorcer. Le voir courir vers moi en hurlant, de presser la détente. Je ne sais où ma balle le toucha, mais son cri de douleur et sa chute me firent penser que je l’avais atteint.

   Il fit alors mine de se relever. La terreur me gagna et je lui tournai le dos pour courir à travers la forêt. Je connaissais mal la région, pourtant quelque chose me disait que ma rapière ne suffirait pas à mettre hors d’état de nuire cette personne. Ou cette chose. La lune m’aidait à éviter la plupart des racines, mais ces sous-bois sauvages n’étaient guère indiqués pour la promenade, et encore moins pour une fuite effrénée comme la mienne.
   J’entendis le cri du hibou retentir parmi les arbres et la nuit, remplaçant peu à peu celui des pas de mon poursuivant. La panique m’avait totalement envahi, et je ne pensais plus qu’à sauver ma peau. À chaque hululement, j’entendais à nouveau cette phrase obsédante : « Wendigo te veut ». Je me mis à claquer légèrement des dents et à grelotter. C’était la fraîcheur du bois nocturne. Le dîner frugal remontait à longtemps, et quand je me pliai en deux pour récupérer mon souffle, le gargouillement de mon estomac ne me surprit guère.
   Mon ventre irradiait d’une sensation glacée. Je tremblais. Chaque mouvement des animaux nyctalopes, chaque souffle de vent me faisait sursauter. Je haïssais cette forêt plus que tout, j’avais l’impression qu’elle me surveillait, qu’elle me chuchotait à l’oreille : « Wendigo te veut », en m’agitant devant les yeux cette montre sortie de je ne savais où.

   La peur rôdait insidieusement autour de mon esprit, lui donnant des petits coups de griffe, comme une bête infâme et ailée voletant furtivement dans les ténèbres. Elle me mordit soudain avec une intensité sans précédent, et je me remis à courir à toute vitesse pour lui échapper. Elle me fouetta le visage, me griffa les jambes. Mon sang l’excitait au plus haut point, et toujours elle hurlait que Wendigo me voulait.
    C’est alors que je trébuchai. À moitié sonné par le choc, je rampai sur un mètre avant de me retourner sur le dos et de dégainer ma lame. J’attendis en continuant légèrement à reculer, faisant face à l’obscurité malveillante et aux chouettes qui se répondaient. Rien d’autre ne vint. J’entrepris de me lever, quand un craquement derrière moi me fit sursauter - un simple rongeur, qui fut sans doute aussi terrifié que moi.
   Je voulus recharger mon pistolet et me rendis compte que j’avais laissé mon cornet à poudre  dans les bagages. Ayant résolu d’allumer un feu, je rassemblai brindilles et bois mort, sans lâcher ma rapière. Face au petit tas que j’avais fait, je compris soudain qu’il risquait de révéler ma position. De rage, je donnai un coup de pied dedans, et m’assis contre un arbre.

   Le froid et la faim me torturaient comme jamais, de manière inexpliquée. Je finis par sortir mon briquet d’amadou et à le battre furieusement pour en arracher une étincelle, puis une flammèche. Les débris végétaux prirent bien, assurant la combustion du peu de bois de diamètre respectable. Je restai là un moment, à me réchauffer, mais sans grand succès. Le cri des hiboux résonnait toujours un peu partout.
   Au bout d’un certain temps, je vis une silhouette se mouvoir dans les sous-bois. Je m’emparai de ma rapière et d’une branche enflammée, et scrutai la nuit en direction de l’apparition. Un grand hululement retentit, me faisant sursauter. Ce n’est qu’alors que je vis qu’il s’agissait de mon voisin de diligence.
   « Ah, c’est vous ?
   - Oui, répondit-il, à mon immense soulagement.
   - Vous avez réussi à lui échapper ? »
   Il se rapprocha lentement du brasier pendant que je me rasseyais, confirmant son identité. Je lui demandai s’il avait été suivi. Il ne sembla pas me prêter attention, comme s’il était obnubilé par le feu. Il farfouilla dans sa poche. Je réitérai ma question, sans plus de réaction de sa part.
   « Mais, enfin, répondez-moi, vous vous rendez compte que nous risquons nos vies ? explosai-je.
   - Wendigo te veut ! hurla t-il de la même voix rauque. »
   Dans sa main se trouvait une montre. La montre de mon frère, arrêtée à l’heure de sa mort.

   Je lui assénai un violent coup de tison, avec un cri de haine, de colère, et surtout de peur, d’une peur glacée et complète, l’atteignant à la tête. Il chancela mais s’avança vers moi, les bras tendus, la main droite ouverte, avide, sauvage. Frappant à nouveau, je le poussai dans les flammes et m’enfuis à toute vitesse.
   Les hiboux me répétaient sans cesse : « Wendigo te veut ! », et, dans la terreur de cette course folle à travers les ténèbres, je revis cette nuit d’orage où j’avais tué mon frère.
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